C’est un véritable mythe dans l’univers de la grimpe en mixte :  « Beyond good and evil » (« Au-delà du bien et du mal ») est une voie extrêmement difficile du massif du mont-Blanc, devenue, au fil des ans, une référence incontournable.  Elle a bien sûr inspiré ses ouvreurs, Andy Parkin et Mark Twight, puis ses premiers répétiteurs, François Damilano et François Marsigny, mais aussi  la jeune génération, Marion Poitevin et Sébastien Ratel. Trois cordées, trois expériences, trois rencontres…

21 - 22 avril 1992

Ouverture par Andy Parkin
et Marc Twight

1995

Première répétition de la voie par François Damilano et François Marsigny

31 octobre 2013

Répétition par Marion Poitevin 
et Sébastien Ratel

PERCHÉE À 3000 M

Elle tient du mythe avec ses 14 longueurs exceptionnelles en mixte sévère… « Beyond good and evil » s’étire sur 600 mètres de dénivelé dans la face nord de l’aiguille des  Pèlerins, perchée à 3318m.  Située juste à droite de la « Rebuffat-Terray », elle affiche fièrement  ses 550 mètres de difficultés dans une pente à 85° ! Elle est d’ailleurs synonyme d’« escalade engagée avec des protections minimalistes », selon le topo « Neige, glace et mixte ». Voilà pour le décor de cette goulotte extraordinaire dont le fameux dièdre se voit partout depuis Chamonix et fait rêver.  « Tous les grimpeurs ont envie, ont besoin de se confronter à cette référence pour se situer dans l’histoire de la grimpe », constate François Damilano, conseiller technique Millet et premier répétiteur  de cet itinéraire avec François Marsigny, en 1995. Parce qu’aujourd’hui encore, Beyond reste une référence même si l’évolution du matériel et la technicité de l’équipement la rendent plus accessible qu’il y a 20 ans.

TROIS ANS DE RÉSISTANCE

L’anglais Andy Parkin et l’Américain Mark Twight, deux géants de l’alpinisme engagé, ont ouvert en novembre 1992 ce mythe planétaire après deux tentatives et trois ans de résistance !  Mark et Andy avaient deviné une ligne dans cette face. En novembre 1989, ils tentent de dompter ce mur le jour-même où tombe celui  de Berlin. C’était de bon augure mais Mark chute… « Vu d’en bas, c’était la ligne parfaite. Mais dans la voie, la glace était trop fine  et tout s’effondrait ».  Pas question de lâcher prise pour autant. A cette époque Mark veut,  « par la grimpe, devenir un homme meilleur, se tester, se connaître et, suivant Nietzche, dépasser l’homme pour devenir surhomme ».   Alors les deux hommes récidivent. La  troisième tentative est la bonne. Leur topo témoigne toutefois d’un engagement majeur avec les dessins d’une « traversée ahaha »  et d’un relais « tête de mort » : « Ce relais fut vraiment terrifiant.  C’était raide et très friable. Il n’était pas protégé », assure Mark.

TROIS CORDÉES, TROIS HISTOIRES

Intoxication ou réalité ? Trois ans plus tard, François Marsigny et François Damilano ont envie d’aller voir. La voie n’a jamais été répétée et conserve sa part de mystère : « On s’est dit ça va être terrifiant alors on a pris tous les coinceurs, pioches, marteau… Mais on a plutôt eu de la bonne glace donc on a passé les longueurs après les longueurs dans le dièdre. On avait toutefois très peur de ce qui se passait au-dessus  de nos têtes », reconnaît François Damilano. De tête de mort ils ne verront finalement point et réussiront cette répétition du premier coup. Mark est amer : « Je me suis dit : c’est pas la même voie. Une partie de moi l’acceptait très mal… mais 20 ans après je me dis qu’ils ont vécu une expérience incroyable ! »  D’autres, depuis, leur ont emboité le pas. Marion Poitevin, 28 ans, en fait partie ! La première femme du Groupe Militaire de Haute Montagne a notamment accroché cette voie à son palmarès en octobre 2013 avec Seb Ratel : « Certaines longueurs sont effectivement plus techniques pour autant il n’y a pas eu danger de mort pour nous ! Ce n’était pas aussi difficile que ce qui était mentionné dans le topo original, c’est vrai. Mais quand je me mets dans la peau des ouvreurs, que j’imagine leur condition, leur équipement… je me dis qu’ils étaient vraiment en avance sur leur temps. C’était des visionnaires ». 

« 20 ans après je me dis qu’ils ont vécu
une expérience incroyable ! »
Mark Twight
«Cette voie ne m’appartient plus. Une voie appartient  aux ouvreurs jusqu'à la répétition. Dès celle-ci, même peu fréquente,  les voies changent de main car on y vit de nouvelles expériences. »
Andy Parkin

« UN TRUC BIEN »

Mark peut donc être rassuré. Andy et lui ont bel et bien réalisé un « truc bien ». Comme ils l’espéraient, les jeunes grimpeurs trouvent aujourd’hui un réel intérêt à cette ligne. Ils vivent de belles expériences dans cet itinéraire qualifié de « fantastique voire fantasmatique »  par François Marsigny.  « A partir du moment où une voie est répétée, il y a une sorte  de démystification », reconnaît François Damilano. « Ça peut lancer  une mode. On en parle, on fait des photos… On met une couche supplémentaire à la construction du mythe. » Parce qu’incontestablement, « Beyond good and evil »  fait partie  des voies qui « restent ancrées en soi pendant toute sa vie d’alpiniste. »

Retour vers le futur

Les 20 ans de l’ouverture de « Beyond good and evil » ont été marqués par un film signé, pour Millet, par l’alpiniste-réalisateur  Bertrand Delapierre.  En action dans la voie : Marion Poitevin et Seb Ratel.  En récits croisés Marc Twight, Andy Parkin, François Damilano  et François Marsigny.  Une belle partition verticale de 11 mn en forme de retour vers le futur.

L'Équipe
Andy Parkin
Ouvreur de la voie, 1992
Mark Twight
Ouvreur de la voie, 1992
François Damilano
Répétiteur de la voie, 1995
François Marsigny
Répétiteur de la voie, 1995
Sébastien Ratel
Conseiller technique Millet, 2013
Marion Poitevin
Conseiller technique Millet, 2013
Bertrand Delapierre
Caméraman
Jon Griffith
Photographe