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Retour sur l'expédition en terre de Baffin pour des lauréats du Millet Expedition Project (session hiver 2011)
Teaser de la vidéo de l'expédition qui sortira à l'automne 2012
Journal de Bord : Baffin 2012
"L’attrait du grand Nord et notre passion commune pour le ski de pente raide nous a amené, Pierre, Christian, Pierre-Alain et moi, à nous rendre en terre de Baffin le 16 avril 2012 pour cinq semaines d’aventure arctique. Après notre arrivée à Iqaluit, capitale du Nunavut, nous nous envolons pour la côte est, dans la petite communauté inuit de Clyde River, située au-dessus du 70°N. Nos 480 kg de bagages répartis dans 23 sacs nous ont suivis sans encombre jusque-là.
Notre objectif visé : nous rendre à quelques 200 kilomètres au Nord de cette communauté, dans le Gibbs Fjord où d’immenses flèches de granit culminent à plus de 1500m d’altitude et plongent à pic dans des fjords d’une beauté incroyable. L’hiver, lorsque les températures descendent suffisamment bas, la mer gèle pour nous permettre d’accéder à ski dans ces terres reculées pour skier les couloirs remplis de neige balayée par les vents. Nous demandons à trois Inuits de nous accompagner avec leur motoneige jusqu’à l’île de Sillem d’où nous partons à ski en espérant trouver de nouvelles lignes encore jamais skiées.

Le 19 avril, nous passons notre première nuit aux abords de la banquise, avec une splendide vue sur l’île de Scott. La lumière du crépuscule illumine l’île et les icebergs environnants sans jamais les plonger dans l’obscurité.
Il nous aura fallu environ 12 heures de motoneige à travers la banquise avant d’arriver dans le Gibbs fjord où nous établissons notre campement. Pour nous prévenir d’une agression d’ours polaire, nous distançons nos deux tentes d’une cinquantaine de mètre et les entourons d’une barrière anti-ours, qui est censée déclencher une fusée si un ours s’approcherait trop près.
Les conditions météorologiques sont excellentes et les températures glaciales rendent la neige stable. Au milieu de cet immense fjord large d’environ 5 kms, notre regard reste accroché pendant de longues heures sur une multitude de lignes de neige découpant esthétiquement d’imposantes faces de granit semblant infinies. Dès le lendemain, et pendant les quatre jours suivants, nous skions 5 couloirs tous plus spectaculaires les uns que les autres entre 800 et 1300m d’altitude. Nous sommes en autonomie totale et loin de tout secours. Ainsi, chaque jour, nous emportons avec nous une pulka avec des habits chauds et du matériel de secours en cas d’accident.

Trois des cinq couloirs skiés se situaient sur l’Île de Sillem. Nous avons décidé de nommé l’un d’entre eux « Pepsodent » en mémoire à ma dent perdue à son sommet en croquant dans une barre de céréales un peu trop gelée…

Le sixième jour, nous décidons de nous octroyer une journée de pause pour récupérer et surtout prendre le temps de nous cuisiner une fondue moitié-moitié venant de notre verte Gruyère. Notre motivation est au beau fixe et notre forme physique également. Il faut dire que nous n’avons pas sous-estimé les portions journalières de nourriture! Chaque jour, après notre muesli « maison » du matin, nous mangeons 150 g de fruits secs, une portion de Peronin, 50 g de viande séchée et 100 g de lard, une barre au fruit, une barre de céréale et une barre « Mike Horn » avant de finir la journée par un repas chaud « Trek’n Eat », un dessert lyophilisé et un cappuccino.
L’aventure s’accélère, nous gérons et affrontons les éléments : le froid, le vent et les avalanches nous sont déjà familiers. Nous avons l’impression de nous approprier et diriger l’expédition comme bon nous semble et déjà, nous rêvons au couloir du lendemain…
Seulement, pendant la nuit du 26 avril, un évènement inattendu à bouleversé notre rythme et l’expédition toute entière ! En me levant à 2 :00 du matin pour une virée à nos toilettes improvisées, je vois, à environ 100m, au pied du beau couloir que nous avions skié deux jours plus tôt, une tâche jaunâtre… et elle bouge ! La tête un peu dans les nuages, je réveille péniblement Pierre-Alain et Pierre qui peinent à croire ma découverte. Je décide de m’armer du fusil pour faire la garde quelques heures. Mal m’en a pris de m’assoupir trois heures plus tard puisqu’à 5 :30, un jeune ours polaire déclenche la fusée de la barrière anti-ours entourant la tente de Pierre et Christian avant de repartir pour venir visiter notre campement… Après une attaque de ma pulka qui me fait prendre conscience qu’il est bien là et qui me pousse à réveiller brusquement Pierre-Alain, nous voyons à notre grand effroi notre tente se plier en deux et sentons ses pattes derrière la toile, à quelques 30 cm de nos visages. Par une chance inouïe, il semblait plus curieux que méchant et après quelques secondes pour nous sortir du sac couchage, armer notre fusil et tirer une fusée, il recula d’une dizaine de mètre en arrière, distance qui nous a permis de nous rendre à côté de Pierre et Christian. Cet incident aurait facilement pu tourner à une tragédie et remet en question toutes mes motivations pour cette expédition. Au milieu de rien, je me sens seule au monde et la simple idée de rester à notre campement me terrorise. Ne sommes-nous pas allé trop loin dans cette aventure ? Je remarque à quel point je n’étais pas préparée à cette visite « sur » notre tente. Nous avions pourtant prévue les barrières, les sprays au poivre, les fusées et même un fusil. Cependant, dans ma tête, je me rends compte que je n’avais jamais vraiment cru devoir les utiliser…

Nous décidons donc de quitter notre campement et de repartir en tirant nos pulkas, dans l’espoir d’établir un nouveau camp, trop loin pour que cet ours curieux revienne. Malheureusement, après une dizaine de kilomètres, en regardant de chaque côté, nous remarquons qu’à l’endroit de l’objectif visé, il y a une multitude de trous de phoque, de traces d’ours et de renards polaires. D’ailleurs, en regardant un peu plus loin, de l’autre côté du fjord, Pierre-Alain et moi apercevons aux jumelles un second ours polaire se prélassant au pied d’un couloir. Nous continuerons à tirer difficilement nos pulkas sur la banquise couverte d’une lourde neige pendant plusieurs heures pour établir notre nouveau camp, là où il n’y a pas âme de phoque qui vivent, et donc aucun ours… Enfin, c’est ce que j’espère au fond de moi. D’ailleurs, c’est peut-être parce que ce fjord perpendiculaire au Gibbs fjord s’appelle « Refuge Harbour » que nous avons décidé de nous y rendre.
Après plus de 10 h à tirer nos pulkas, nous établissons un nouveau campement, en modifiant notre stratégie: nous montons une tente cuisine entourée de toutes nos pulkas ainsi que, 50 m plus loin, deux tentes collées l’une à l’autre pour dormir, avec le fusil entre nous… Pendant plusieurs nuits, je peine à trouver le sommeil. Chaque bruissement de tissus de tente, chaque craquement de la banquise aux changements de température m’effraie et il me faudra bien une dizaine de nuits pour réussir à me calmer. Notre nouveau campement me semble plus sécurisé que le précédent et nous décidons alors de skier encore quelques beaux couloirs du Gibbs Fjord en parcourant à chaque fois les 8 kilomètres qui nous en séparent. A chaque fois que nous atteignons le fjord, nous apercevons les traces de l’ours observé aux jumelles, les restes de sa chasse aux phoques infructueuse et son énervement aux abords des trous de phoques.
Nous passons une petite semaine à notre nouveau campement. La température augmente et commence à compromettre la stabilité de la neige dans les couloirs. Nous en skions encore trois avant de poursuivre notre parcours. Cependant, le réchauffement n’a pas seulement eu un effet sur la neige dans les couloirs… elle s’est attaquée à la rivière que nous étions censés remonter en crampons. A présent, de l’eau ruisselle à sa surface et s’il ne fait pas plus froid, nous risquons de tremper nos chaussures ou devoir faire le tour par la baie de Baffin, ce qui nous prendrait énormément de temps. Après un jour d’attente et une petite fondue pour se passer le temps, nous décidons d’attaquer la remontée.

Heureusement pour nous et pour nos pieds, tôt le matin, le regel et la neige déposée par le vent nous permettent de remonter cette rivière avec nos skis. Nos peaux ont été trempées, mais nous sommes restés au sec…
Nous abordons notre dernière semaine d’expédition. Nous atteignons la Stewart Valley et ses deux lacs long de 12 kms chacun. Après une première journée où nous avons dû tirer nos pulkas, le vent devient favorable et nous avons pu sortir nos kites et nous économiser les jambes.

Nous atteignons, en trois jours, Walker Arm, un fjord où plusieurs expéditions se sont déjà déroulées. L’arrivée à Walker Arm fut comme un retour à la maison, même si nous n’étions jamais allés auparavant. Pourquoi? Peut-être rien que le fait de savoir que d’autres expéditions étaient venues auparavant nous rassurait. La présence de quelques pêcheurs croisant le fjord durant la saison hivernale nous suffit à penser que les ours polaires doivent rarement venir dans ce fjord, par crainte de l’homme…Les températures plus clémentes et le faible vent ont rendu la vie à notre dernier camp plus clémente, telles des vacances à la plage… gelée!
C’est ici que notre expédition a pris fin, après avoir encore skié trois couloirs, dont le fameux « Polar Star » au Mont Beluga. En tout, nous avons skié 11 couloirs dont 9 qui n’ont jamais été répertoriés…
Il y a plus d’une année, nous avons tracé notre itinéraire sur une carte et posé les objectifs à suivre… Mais, au bout de quelques jours d’expédition, nous nous sommes rendu compte que ce n’est plus nous qui choisissions notre parcours mais que c’est l’aventure qui nous le dictait. Notre projet a fait place aux imprévus et a rendu cette expédition inoubliable. Alors que nous pensions que notre préoccupation première serait les couloirs et le risque que nous prenions à chaque fois que nous skiions ces pentes raides loin de tout secours, nous nous sommes rendu compte que finalement, nos inquiétudes les plus importantes ont été tour à tour le froid, l’humidité, la température ou les ours…
Nous remercions de tout cœur les partenaires du « Millet Expedition Project », en particulier Millet, Julbo, Trek’n Eat et Fischer pour leur aide matériel pour deux des participants et leur sponsoring financier afin de pouvoir produire un futur film retraçant cette expédition."
