25.03.2020

Les Alpes puissance trois

La trilogie des faces nord signée Christophe Profit en 1987 est avant tout un exploit sportif. Relier en quarante heures ces trois faces nord emblématiques des Alpes : Cervin, Jorasses, Eiger, c’était inimaginable. Trente ans plus tard, Damien, Francesco et Lorenz sont tous trois guides au pied de ces montagnes magiques. Cette fameuse trilogie résonne encore, comme les notes d’un hymne à la montagne alpine (suisse, française ou italienne) et au métier de guide.

Si l’on devait résumer les Alpes en trois faces, en trois défis, en trois terrains d’exception, on choisirait sans beaucoup d’hésitation des faces nord, puis on prononcerait dans la discussion le nom de ces trois monuments que sont la face nord du Cervin, la face nord des Jorasses et, bien évidemment, l’improbable et terrifiante face nord de l’Eiger.
Ces assemblages verticaux de rocher, de glace et de vertige ont tant magnétisé les alpinistes qu’une fois vaincues, ils ont du inventer une nouvelle façon de les côtoyer. Pourquoi pas en signant une trilogie ? La première est bouclée en 1952 par Rebuffat (il lui faut 7 ans pour l’accomplir), puis en 1961 elle est confirmée en moins d’un an par Schlömmer, puis en l’espace d’une seule saison hivernale en 1978 par Ghirardini, par Tomo Cesen en une semaine en 1986 (une réalisation encore soumise à controverse)…

 

 

 

 

Le temps s’accélère, se compresse… Les alpinistes modernes sont rapides, méthodiques, entrainés… en un exploit qui a des allures de fin de l’Histoire, Profit enchaine cette trilogie en un peu plus de 40 heures (avec des liaisons en hélicoptère), un feu follet à ses basques : Eric Escoffier.
Ces trois faces, reliées d’un souffle en 1987, sont surtout symboliques de la variétés des cultures et des terrains montagnards composant la mosaïque des Alpes. à leur pied, trois compagnies des guides (Chamonix, Cervinia, Grindelwald) et des guides qui mettent leurs pas dans les mêmes traces. Des montagnes différentes, le même alpinisme.

 

 

«D’un bord à l’autre des Alpes,
d’une vallée à l’autre, d’un pays à l’autre,
les guides sont-ils vraiment différents ?
»
 

 

Damien Tomasi

32 ans, guide à la Compagnie des Guides de Chamonix.

Quel que soit le pays, en tant que guide membre d’une grande Compagnie, on fait partie d’organisations historiques qui sont une référence dans le milieu professionnel. Je trouve que les cultures de guides se rapprochent entre les trois pays. En France, dans les années 80 et 90, il y a eu le culte de la performance avec des formateurs emblématiques, mais cette culture est en train de changer, nous en sortons.

Francesco Ratti

38 ans, Compagnie des guides du Cervin.

D’un pays à l’autre, c’est toujours les mêmes basics. Les guides français étaient dans le spectaculaire, à toujours repousser les limites, ce qui est en train de se calmer, alors que du côté italien ou suisse, c’est plus tranquille. La grande différence est peut-être qu’à Cervinia nous avons beaucoup moins de touristes. Si on compare avec Chamonix où il y a des alpinistes toute l’année, ici chez nous c’est beaucoup plus petit, avec moins de pratiquants en saison, c’est plus sauvage.

 

 

Lorenz Frutiger

41 ans, Compagnie des guides de Grindelwald

Je mettrais Chamonix à part: c’est un terrain très sérieux, avec de grands glaciers et de grandes montagnes… Donc de grandes conséquences en cas de problème. Chamonix est la Mecque de la grimpe, par conséquent tout le monde est là pour prouver des choses. Je dirais malgré tout qu’il y a plus de points communs que de différences entre les différents pays alpins. Après tout, nous sommes des alpinistes, des montagnards et nous avons tous envie de revenir à la maison le soir !

«Quels sont aujourd’hui les échos, la résonance, l’importance de la trilogie de Profit en 1987 ?»

Damien Tomasi
On en parle encore de cette trilogie, elle m’impressionne toujours! Enchainer les trois grands problèmes des Alpes, les libérer en moins de 2 jours … En terme de résistance physique et d’engagement, ça reste incroyable. Pas facile de dépasser cela… Cet enchainement ne se refera peut-être jamais, car on n’utilise plus l’hélicoptère et sans la connexion en hélico, ça ne marche pas. En tout cas elle a donné des idées à Ueli Steck ou Dani Arnold…
Christophe Profit est un collègue guide à la Compagnie et quand tu le connais, tu sais que ce n’est pas un hasard si c’est lui qui l’a réussi : il a une vision, une aura… j’ajouterai que sa plus belle réalisation est peut-être la suivante : l’ouverture d’une voie au K2 avec Pierre Béghin qui, pour moi, fait partie des dix plus belles ascensions de tous les temps. Aujourd’hui, le haut-niveau en alpinisme s’exprime différemment, sur les terrains d’Himalaya, d’Alaska, de Patagonie, plus éloignés et plus complexes.

Francesco Ratti
La trilogie est toujours mythique dans l’imaginaire, que ce soit un guide ou un alpiniste. Enchainer les trois parois dans la vie d’un alpiniste, c’est un point d’arrivée pour beaucoup, dont les guides car tous les guides n’y sont pas parvenus, surtout avec un client. J’ai gravi les trois parois… pas dans la même année ! Elle a marqué une époque, c’est de là que les choses ont évolué pour donner naissance à des gens comme Ueli Steck, les fils de ce grand changement qu’a représenté la trilogie de Profit.
Les trois parois ont une point commun : leur côté impressionnant et majestueux. A leur base, tu te sens très petit ! Elles ont pourtant des caractéristiques différentes : le Cervin et l’Eiger ont le rocher le moins bon, l’Eiger est la plus technique du point de vue du mixte, les Jorasses offrent l’élégance de la grimpe sur granit et la technicité (selon la voie choisie). Le Cervin, que je connais le mieux, est la plus facile techniquement mais la plus difficile du point de vue de l’évaluation des conditions.

Lorenz Frutiger
La génération nouvelle parle plus de ce qui se passe aujourd’hui, que de ce qui se passait il y a 30 ans. J’avais 8 ans à l’époque, c’est déjà loin de moi ! Je crois que toutes les générations ont repoussé les limites. Ici à Grindelwald, on parle plus d’Ueli Steck, qui habitait à vingt minutes dans la vallée, c’est un local hero, mais si tu connais un peu l’histoire de l’alpinisme, si tu t’y intéresses un peu, tu comprends que la trilogie de Profit était un véritable tournant. On a réalisé qu’on pouvait faire des grandes faces dans un temps très court. C’est l’étape qui suit l’enchainement de deux sommets et, d’un coup, la trilogie de1987 a ouvert des possibilités énormes… La génération suivante cherchera toujours la chose la plus difficile à réaliser.