02.07.2021

Claude Jaccoux, de l'Everest au pôle Nord

L’alpinisme est une activité créée par l’Homme pour tutoyer les sommets. Des grandes premières de cette discipline aux récits de tentatives héroïques et parfois tragiques, les faits marquants de l’histoire de l’alpinisme sont très souvent associés à des noms devenus prestigieux : Rébuffat, Bonatti, Terray, Profit... Des patronymes qui attirent tout de suite l’attention et l’écoute lors des discussions de comptoir (ou de refuge). S’il ne fut pas le plus prolifique en ouvertures de nouvelles voies, Claude Jaccoux est résolument de ceux qui s’est forgé un nom dans la vallée de Chamonix. Doyen de la Compagnie des Guides à ce jour, l’octogénaire a été un pionnier à bien des égards. Fidèle ambassadeur de Millet, nous l’avons rencontré pour un deuxième épisode de HI(GH)STORY, aux côtés de Christine Janin, fondatrice de l’association A Chacun son Everest, avec qui ils sont partis en expédition au Pôle Nord. Une rencontre au sommet, entre deux personnalités qui ont des anecdotes à revendre !

AUX CÔTÉS DES PLUS GRANDS

À 87 ans, Claude Jaccoux a su, mieux que quiconque, appliquer l’adage « un bon guide est un vieux guide » (signe d’une grande prudence et maitrise de son activité, NDLR). Après soixante ans de bons et loyaux services à la Compagnie des Guides de Chamonix, à emmener des clients en montagne, à réaliser des ouvertures et à organiser des expéditions, Claude garde la flamme comme au premier jour. Doyen de l’institution chamoniarde et toujours en activité, ce natif de Servoz a pourtant passé ses jeunes années bien loin de la montagne. C’est en effet à Paris qu’il a grandi et effectué ses études. Il ne revenait dans la vallée de Chamonix que durant les étés où il retrouvait ses cousins, qui l’emmenaient pour de « modestes » balades… Montée au refuge du Couvercle par la Mer de Glace à 11 ans, premier Mont-Blanc en 1946 alors qu’il n’a que 13 ans, puis récidive l’année suivante ! Une enfance, somme toute, comme les autres… ou pas ! C’est finalement après avoir effectué son service militaire à l’Ecole de Haute Montagne de Chamonix que l’étudiant en sociologie décide de passer l’examen probatoire pour devenir guide de haute montagne. C’est chose faite en 1961, où il intègre la Compagnie de Chamonix. Une véritable forme de reconnaissance pour l’époque car seuls quelques rares « étrangers », c’est-à-dire non-Chamoniards, avaient été intégrés jusqu’alors, comme Gaston Rébuffat ou Lionel Terray… C’est dire !

La reconnaissance que lui attribuent ses pairs va vite au-delà de la vallée de Chamonix, puisque Claude est rapidement reconnu pour son expertise dans l’organisation d’expéditions. Avec un client américain, il fait effectivement partie des pionniers à s’embarquer dans des expéditions au Népal ou encore au Pakistan. Dans ces expéditions, comme dans d’autres courses du massif du Mont-Blanc, Claude Jaccoux accompagne et guide des athlètes et explorateurs de renom comme Eric Tabarly, Jean-Louis Etienne ou Eric Escoffier. C’est d’ailleurs lors d’une expédition à l’Everest en 1989 avec ce dernier que Claude rencontre Christine Janin, alors médecin de l’expédition. Le début d’une belle amitié et de quelques aventures en commun.

DE BELLES PREMIÈRES EN TANT QUE SECONDE DE CORDÉE

Christine Janin fait partie de ces gens que rien n’arrête. Optimiste et battante de nature, c’est presque par hasard qu’elle s’est mise à aller en montagne. « Mon père préférait prévoir des vacances à la montagne qu’au bord de la mer, et j’ai quatre frères qui m’ont emmené dans toutes leurs aventures avec eux ». Plus tard, étudiante en médecine, elle s’est mise à grimper à Fontainebleau, là encore embarquée par des amis. Et c’est un peu avec le même schéma que Christine s’est retrouvée au Pakistan, à 24 ans, en tant que médecin d’une expédition au Gasherbrum II. Une progression presque logique à l’écouter ! « Je ne connaissais pas la haute-montagne et n’était même jamais allée au Mont-Blanc, mais je me suis retrouvée au sommet de cette montagne pakistanaise, à 8035m, sans oxygène ». Reconnue pour son endurance et son mental hors pair par ses compagnons d’expédition, elle venait d’entrer par la grande porte dans le microcosme des « 8000ers ».

Huit ans plus tard, cette Franco-Italienne qui se considère Bretonne ne s’est pas reposée sur ses lauriers et a réalisé, entre autres, l’ascension du Baruntse (7220m), du Makalu II (7660m), de l’Annapurna IV (7525m) et de l’Hidden Peak (8068m). Et c’est donc en 1989, qu’elle rencontre Claude Jaccoux, guide et chef d’expédition pour Eric Escoffier, dans son projet « Everest Turbo ». Claude est déjà en train de préparer une future expédition, au Pôle Nord cette fois-ci. Intriguée par le projet, Christine demande à en être. « Dans la vie, sans être fou, il faut savoir être déraisonnable » confie-t-elle. Cette expédition au Pôle Nord était une découverte d’un élément nouveau et « il n’y a qu’avec Claude que j’aurais pu y aller. Je lui faisais entièrement confiance ». Cette confiance dans le guide, ou dans le premier de cordée est d’ailleurs un point essentiel pour elle. « Je n’ai jamais été une première de cordée. J’ai réalisé beaucoup de projets un peu fous, parce que j’avais confiance dans les gens avec qui je m’embarquais. Et Claude est un ami en qui j’ai une grande confiance ».

J’ai réalisé
beaucoup de projets
un peu fous,
parce que j’avais confiance
dans les gens
avec qui je m’embarquais

LA DÉRAISON COMME FORCE MOTRICE

Cette première expérience au Pôle Nord pour la cordée Jaccoux-Janin, aux côtés de six autres membres de l’expédition, n’était pas un exploit en soi, selon leurs mots. « On nous a déposé au 89ème degré par des moyens motorisés et nous n’avions qu’un degré de latitude à effectuer sur la banquise pour atteindre le pôle, soit environ sept jours de marche » dit-il modestement, sourire en coin. Pour autant, cette aventure sur la glace était loin d’être une balade de santé. « J’ai été marquée par les crêtes de compression formées par les plaques de glace qui s’entrechoquent, mais aussi par cette sensation assez particulière d’avoir la banquise qui bouge sous nos pieds » enchaine Christine. Dans un quotidien jalonné par des nuits en bivouacs par température polaire et une lutte de chaque instant contre le froid, le moindre facteur supplémentaire peut vite compliquer les relations humaines. « L’humain est au centre de la réussite d’une expédition et il est essentiel que le groupe fasse confiance au guide ou chef d’expédition, pour la prise de décisions » avoue-t-elle. Et d’enchainer : « en montagne comme sur la banquise, le lâcher-prise du client est obligatoire. Si l’on doute ou remet en question ses choix, on ne se fait pas plaisir. Et c’est pourtant ce que l’on est venus chercher ! ».

La première Française au sommet de l’Everest reconnait d’ailleurs qu’elle a toujours été une bonne seconde de cordée, mais qu’elle ne se sentait pas d’être en tête, elle s’entourait toujours de gens compétents. « C’est grâce à tous mes premiers de cordée que j’ai pu réaliser tout cela, et je les remercie infiniment ». Une forme d’hommage au métier de guide, dont Claude Jaccoux a été l’éminent représentant durant quelques-uns de ses projets.

Suite à ces nombreuses expéditions, Christine Janin a fondé l’association À chacun son Everest, qui œuvre pour aider les enfants et les femmes atteints de cancer ou de leucémie à reprendre goût à la vie après la maladie. « Avoir pu transformer cette expérience des expéditions en quelque chose de concret et durable, c’est ma plus grande satisfaction ».

Preuve en est que l’expérience de la montagne et la puissance de ces moments partagés sur la même corde peut aider à soulever des montagnes, après les avoir gravies. Chacun à leur manière, Christine et Claude ont marqué l’histoire de l’alpinisme, de Millet et de la Compagnie des Guides de Chamonix. Une histoire dans la durée comme HI(GH)STORY aime en raconter.

Retrouvez d’autres anecdotes de cette rencontre au sommet dans le podcast de cet épisode #2.