30.03.2020

Everest - Lhotse, la traversée inachevée

En avril 2018, un an tout juste après la mort tragique de leur ami Ueli Steck, Jon Griffith et Tenjing “Tenji” Sherpa on tenté d’accomplir le dernier projet sur lequel travaillait l’alpiniste: La première traversée Everest – Lhotse sans oxygène, filmée en direct en réalité virtuelle. Jon Griffith revient sur cette tentative.

“Nous avons perdu un des meilleurs alpinistes au monde” souligne Tenji à propos d’Ueli Steck, se remémorant son ami et mentor. “Il m’a toujours poussé et motivé pour grimper et m’a aidé à devenir un alpiniste”. Quand Tenji m’a contacté pour me dire qu’il souhaitait réaliser le dernier projet d’Ueli de gravir l’Everest et le Lhotse sans oxygène, je me suis immédiatement dit que c’était un signe du destin. D’une part, car c’était un honneur pour moi d’honorer la mémoire de notre ami proche avec Tenji, mais aussi car nous avions une opportunité unique de mettre les alpinistes népalais sur le devant de la scène, dans un lieu historiquement réservé à leurs clients.

«Je voulais qu’on puisse se retrouver seuls face à la montagne»

En matière d’alpinisme, réaliser la liaison Everest – Lhotse (le premier et le quatrième sommet les plus hauts du monde) aurait été une performance physique exceptionnelle à cette altitude. De plus, cela représentait un challenge supplémentaire d’essayer de filmer cette ascension en réalité virtuelle, une idée qui me trottait en tête depuis quelques années déjà. C’était sans conteste le défi de tournage le plus compliqué et le plus relevé qu’il pouvait m’être donné de relever, puisque la support requis pour filmer en VR comporte 17 mini-caméras, sous un poids et un encombrement conséquent. Le challenge était vraiment dur et nous avons du abandonner en chemin au final. Réaliser la liaison complète nécessite de passer un temps vraiment long à une altitude supérieure à 8000m et c’était au dessus de nos possibilités. Même pour Tenji, le défi physique était surhumain, lui qui a pourtant déjà fait l’Everest sans oxygène. Il a été contraint d’en prendre ce qui montre l’incroyable difficulté de cette ascension. Nous avons fait l’Everest mais nous n’étions pas en capacité d’enchaîner le Lhotse, d’autant plus que la météo n’était pas avec nous !

Quand nous avons atteint le camp 4, le plus haut, la météo n’était pas bonne – durant toute la journée et la soirée les vents se sont déchaînés sur nous, à tel point que je me suis demandé si nous parviendrions à poursuivre l’ascension. Il faut être très vigiliant avec les vents à pareille altitude car le corps devient extrêmement vulnerable et la marge d’erreur en est d’autant plus réduite. Nous avons attendu des heures dans notre tente et vers minuit, nous nous sommes mis en marche. Du vent et des éclairs nous attendaient dehors. Tenji a évolué extrêmement rapidement dès le depart du camp 4 mais vers 8500m, il a heurté “un mur” – c’est ce que chaque personne ayant fait l’Everest sans oxygène raconte. C’était dur de le voir en difficulté comme cela, on aurait dit qu’il était en plein rêve. Dix pas en avant puis 5 minutes de pause: Nous avancions vraiment lentement et autour de nous, les nuages commencaient à s’amonceller.

C’était sans conteste
le défi le plus compliqué
et le plus relevé
qu’il pouvait m’être
donné de relever.

Nous étions pris par intermittence dans des tempêtes de neige et je me demandais à quel moment la météo allait vraiment finir par tourner au vinaigre. Malgré tout, nous avons réussi à atteindre le sommet sud sous d’abondantes chutes de neige et c’est à cet instant que j’ai décidé de donner ma bouteille d’oxygène de secours à Tenji, pour que nous puissions au moins gravir le sommet. Nous n’étions pas réellement en danger à ce stade, mais il faut savoir quand faire demi-tour lorsque l’on évolue sans oxygène, et j’avais au fond de moi le sentiment que nous avions atteint la limite. Il faut vraiment des conditions météo optimales pour réaliser l’ascension de l’Everest sans oxygène et nous n’avons simplement pas eu les éléments avec nous cette fois-ci. Je voulais qu’on puisse se retrouver seuls face à la montagne, et pas que nous parvenions au sommet avec une longue file d’autres alpinistes comme sur les photos que l’on voit d’ordinaire. C’est pour cela qu’on a attendu la fin de saison pour se lancer, en sachant que la météo est plus imprévisible à cette période.

 

 

 

 

J’ai réussi à prendre l’un des clichés dont je suis le plus fier durant ce projet. Pris à 8400m le jour où nous avons réussi le sommet de l’Everest, nous sommes encerclés par 3 orages particulièrement virulents. Les nuages s’étaient dispercés depuis une heure et nous avaient laissé entrevoir l’Everest sous un point de vue majestueux: La lumière jaune sur l’horizon n’est pas un halo de pollution mais le flash des éclairs qui jaillissaient dans le ciel à cet instant. Un panorama absolument incroyable.
Nous ne sommes pas parvenus au final à realiser la liaison mais nous avons malgré tout réussi à produire un film de réalité virtuelle sur l’Everest qui sera fort et impactant. Je voulais que ce film soit réel et authentique, et en ce sens, ça a fonctionné. J’ai vu les reactions de mes amis grimpeurs à Chamonix après leur avoir montré les premières images. Bien que j’aurais pensé qu’ils n’auraient pas été vraiment intéressés par ce type de projet, ils m’ont tous dit qu c’était l’une des choses les plus dingues qu’il avait vues. Cela me rend vraiment fier de notre réalisation.
Jon Griffith

EVEREST VR