31.08.2021

Le Gasherbrum II à ski

Après avoir réalisés deux belles premières à skis du Garmush Zom (6244 m) et du Garmush Zom 2 (6185 m) au Pakistan en juin 2021, l’aspirante guide de haute-montagne Aurélia Lanoe et ses compagnons de cordée Guillaume Pierrel, Boris Langenstein et Tiphaine Duperier se sont tounés vers l’objectif principal de leur expédition : descendre à skis, le Gasherbrum II (8035 m), treizième plus haut sommet de la terre, par la voie de « l’éperon des Français ».

Récit : Aurélia Lanoe
Photos : Aurélia Lanoe, Guillaume Pierrel et Boris Langenstein

Boris et Tiphaine dans l'Ice Fall
©Aurélia

CAMP 4, 7300 MÈTRES

La toile de la tente claque sous les bourrasques et la neige entre à travers les aérations, par petites nuées crépitantes pour venir se déposer sur mon sac de couchage. Tout est recouvert de givre. Les yeux ouverts dans la pénombre, j'émerge peu à peu, réalisant la situation : il y a beaucoup de vent, ce qui n'était pas prévu. La nuit est claire, mais le vent a formé des accumulations devant la tente, si bien que le réchaud qui attendait sagement d'être allumé devant l'entrée, a disparu sous cinquante centimètres de neige compacte.

Nous partons, les sacs beaucoup plus légers que la veille, car notre bivouac reste en place. Au bout d'un quart d'heure, Guillaume s'arrête car il n'arrive pas à réchauffer ses pieds. Il s'est gelé les orteils au 2e degré l'hiver passé et s'est promis de rentrer avec tous ses doigts de pieds ! Je m'arrête, il est furieux contre lui-même, mais prend la sage décision de redescendre à la tente pour se chauffer les pieds au-dessus du réchaud avant de repartir. Tiphaine et Boris sont loin devant, faisant toujours la trace. J'essaie de trouver un rythme régulier mais le cheminent n'est pas facile, tantôt sur des rochers, tantôt dans de la neige profonde. J'alterne les moments où je me sens "facile" et ceux où je pense ne jamais pouvoir y arriver. J'aperçois Guillaume qui revient à la charge, il me fait signe que tout est OK ! Il me rattrape au bout de 2h, et nous faisons un bout de chemin ensemble jusqu'à un énorme bloc caractéristique qui signe la fin de l'arête. Nous y faisons une pause. Guillaume a repris son entrain et semble confiant sur les horaires. Le soleil chauffe enfin. Tant mieux car moi aussi j'avais les pieds glacés, et le vent a cessé. C'est une journée parfaite, mais tout est si lent, le sommet semble si lointain !

Guillaume entre C3 et C4
©Boris

« J'alterne les moments
où je me sens "facile"
et ceux où je pense
ne jamais pouvoir
y arriver. »

Aurelia a la sieste
©Guillaume

Nous rejoignons le col à 7700m, qui marque la dernière étape de l'ascension. Nous sommes à présent au pied de la pyramide sommitale, au pied de la dernière pente. J'aperçois Boris et Tiphaine sur le dernier tiers, et je me lance dans cette dernière portion. La trace est bonne et je suis reconnaissante à nos deux acolytes de l'avoir faite quasiment tout du long ! Je m'arrête souvent pour reprendre mon souffle et admirer le panorama qui s'étale sous mes yeux. C'est grandiose ! La lumière est particulière et je sens que le manque d'oxygène me fait entrer par moment dans des sphères jusqu'ici inconnues. Bientôt, Boris et Tiphaine, après avoir traversé l'arête sommitale vers la gauche, disparaissent de ma vue, sur l'autre versant. Guillaume les suit bientôt et je me retrouve seule, réalisant peu à peu que les autres doivent être au sommet et que j'y serai bientôt. La traversée est exposée, et il me faut me concentrer pour assurer chacun de mes pas. Guillaume surgit soudain de derrière l'arête et me jette une corde pour assurer le coup.

« C'est le sommet Auré ! Allez, c'est fini ! »

SOMMET, 8035 MÈTRES

Je bascule à mon tour et les aperçoit enfin. L'émotion me prend à la gorge et je sens les larmes me brûler les yeux tandis qu'ils se mettent à crier et à gesticuler. Ce moment semble infini : j'avance vers eux, telle une cosmonaute au ralenti, chaque pas me rapprochant de l'objectif. Arrivée à leur hauteur, on se prend dans les bras et je ne peux contenir mon émotion plus longtemps. Ce sont de véritables sanglots qui me secouent, alternant avec des éclats de rire. Je n'ai jamais ressenti cela. Je regarde autour de moi. Rien ne peut plus accrocher le regard car nous sommes au-dessus de tout. Seuls le K2 et les Broad Peak se démarquent par leur forme caractéristique. Sous mes yeux, des immenses langues glaciaires coulent vers des vallées secrètes. Derrière moi, la Chine et ses montagnes encore vierges et jalousement gardées. Nous avons réussi !

« Nous avons gravi le Gasherbrum II
par la technique voie des Français,
ouverte en 1976 par Marc Batard,
Yannick Seigneur et leur équipe,
et peu répétée depuis.
Et pour Guillaume, Tiphaine et moi,
c'est notre premier 8000 mètres ! »

Tiphaine sous le sommet du G2
©Aurélia

Aurélia dans la montée du G2 - ©Guillaume
C4 7300m - ©Aurélia

LA DESCENTE DU GASHERBRUM II À SKIS

Nous commençons à nous préparer pour la transition : enlever les sur-chaussures en néoprène, les crampons, serrer les chaussures, mettre les skis, allumer la GoPro... Tous ces petits gestes anodins qui prennent une ampleur démesurée à cette altitude et qui prennent surtout du temps.

Guillaume part le premier car il veut prendre de l'avance pour faire des images avec le drone. Tiphaine part ensuite et je la suis pour faire des images GoPro. Je suis derrière elle sur le fil, c'est incroyable ! Sous nos yeux, quelques milliers de mètres en contrebas, les glaciers sont gigantesques et les montagnes s'étalent à perte de vue.

Cette première partie est assez agréable à skier, hormis le fait qu'il faut s'arrêter tous les quatre virages pour reprendre son souffle et atténuer le feu qui brûle les cuisses ! Tiphaine n'est pas au mieux : comme au Nanga Parbat en 2019, elle ressent des problèmes d'équilibre et tous les sons sont exacerbés et résonnent dans son crâne. Elle finit par se mettre dans les traces de Guillaume que nous avons rejoint, puis nous rejoignons notre camp prudemment. On démonte le camp et lorsqu'on repart, les sacs sont à nouveau lourdement chargés. Nous glissons jusqu'au sommet de l'éperon, effectuons un rappel d'une trentaine de mètres dans du mauvais rocher et rejoignons notre 3ème camp, à 6900 mètres. La fatigue nous a saisi et devant la technicité de la descente qu'il nous reste à effectuer, nous faisons le choix de faire étape pour la nuit. Il nous faut donc remonter le camp et faire de l'eau avant de nous affaler dans nos duvets. Tiphaine se sent mieux, et le moral est à la joie ! Nous partageons notre dernier lyophilisé avec Guillaume, constatant qu'il ne nous reste que quelques barres de céréales pour le lendemain. Malgré la fatigue, je ne ferme quasiment pas l'œil de la nuit.
Au petit matin, les nuages s'accumulent déjà dans le ciel, et nous font accélérer le mouvement : il faut absolument que nous rejoignions le Camp 1 avant le mauvais temps !

Tiphaine, Boris et Aurélia sur l'eperon des Français entre C1 et C2
©Guillaume

C'est lorsque je charge mon énorme sac sur mes épaules que je réalise mon état de fatigue : je suis exténuée. Je suis tant bien que mal les 3 autres, mais c'est difficile. La neige est croûtée, parfois verglacée et il nous faut zigzaguer entre les crevasses. Puis vient le moment de quitter l'éperon pour basculer dans la dernière partie qui rejoint le plateau du Camp 1. Une pente de 600 mètres qui commence à 55° pour finir à 45°, où la glace affleure par moment sous une neige avec un bon grip. Je me crispe : la semaine précédente, lors de l'acclimatation, je me suis fait prendre dans une petite coulée dans cette même pente. Le pire avait été évité de justesse. Mais cela a laissé des traces dans mon esprit et je suis tétanisée à l'idée de me lancer à nouveau dans cette pente. Boris me fait alors descendre quelques longueurs à l'aide d'une corde, puis Guillaume prend le relais et je me laisse déraper tant bien que mal sur la dernière moitié, les jambes tremblantes et le souffle court, ne pouvant contenir mes larmes de peur et d'épuisement. J'ai rarement été dans un tel état de stress ! Je suis allée puiser mes dernières ressources, touchant mes limites.

Sommet du G2
©Guillaume

Ça y est, nous avons rejoint le glacier, puis le Camp 1.
Nous sommes y accueillis par Marco, un italien venu compléter sa collection des quatorze 8000 ! Il nous offre de la fontina et de la coppa, nous félicite chaleureusement. Les autres expéditions viennent nous féliciter et écouter un mini concert donné par Philippe, le pianiste des cimes, bientôt rejoint par les chants des Baltis qui dureront jusque tard dans la nuit.

Nous avons atteint notre objectif, nous avons gravi ensemble ce sommet de plus de 8000 mètres, par une voie technique et en style alpin. Nous étions seuls et livrés à nous-mêmes sur cette montagne. J’étais curieuse de voir les effets de l’altitude sur mon corps, je crois que je suis servie !