19.01.2019

La tête au carré

Cela faisait un moment que le photographe Jérémy Bernard voulait crapahuter autour du mont Blanc avec son guide préféré François-Régis Thévenet, en mode instantané et en format carré.
Tout change dans la relation à la montagne, à la photo et à l’action quand on ne peut appuyer qu’une seule fois sur le déclencheur. Il faut ensuite attendre que la photo sorte de l’appareil en grinçant un peu, que les couleurs montent à la surface du film et le photographe, les pieds dans la neige à plus de 3000 m d’altitude, peut enfin assister au miracle immémorial de la réaction chimique donnant naissance à la photo. Tout ce que le numérique, désincarné et rapide, n’offre plus : du temps, de l’attente et de l’aléatoire. Car à ces altitudes et à ces températures, Jérémy Bernard ne maitrise pas tous les paramètres de l’image, tout comme un alpiniste : « la montagne est aléatoire, c’est une prise de risque, comme avec un Polaroïd. Il y a une part d’inconnu que je cherchais avec ce travail ».

Dès la prise de vue, le Polaroïd fait des siennes. « Le temps était beau et très froid. Pas loin de -20°C, ce qui modifie la chimie et parfois bloque la sortie du papier. Les temps de développement varient également, ce qui rajoute de l’aléatoire, le Polaroïd continuant de se développer avec la lumière du jour. Le cadrage non plus n’est pas assuré car il y a un décalage entre ce que montre le viseur et ce que capte l’optique réellement ». Jeremy accepte donc de se mettre en situation de rater sa photo - tout en espérant le ratage magnifique - « ce qui va à l’encontre de mon boulot habituel de photographe en montagne ! Normalement, j’ai des obligations de résultat en numérique, je dois laisser la plus petite place possible au hasard. Je ne peux pas compter sur le hasard pour ramener de bonnes images ». Jeremy reconnait que cette prise de risque l’oblige à sortir de ses habitudes, « en numérique, je sais que je peux toujours faire mieux, alors qu’avec un Polaroïd, c’est du one shot ! Même dans le traitement des images, comme je détruis la photo en la manipulant, il n’y a pas de retour en arrière possible ! »

Dans son atelier de Versoix, dont les fenêtres donnent sur le lac Léman agité comme un océan aujourd’hui, Jérémy étale sur la table la cinquantaine de Polaroïds qu’il a ramené de ses deux jours sous la dent du Géant. C’est peu, car une session similaire génère normalement plusieurs centaines de fichiers numériques. Il pose des gouttes d’encre de Chine, brûle les bords, plonge le film dans l’eau bouillante pour en retirer la fine pellicule impressionnée (et se brûle les doigts au passage) afin de la déposer délicatement sur une feuille blanche. Jeremy joue avec la matière, ce que le numérique ne permet pas, joue à l’apprenti-sorcier saisissant les photos, les désarticulant, testant leur plasticité pour chercher de nouvelles images cachées. « Je ne suis pas très manuel, c’est un bon exercice. Je me laisse aller à les manipuler ». Il taille par exemple des bandes régulières au cutter dans deux photos et les mélange en alternant les bandes : une troisième surprenante photo apparait… une singulière variation…

A travers ces petites fenêtres carrées sur la réalité au contenu aléatoire, Jérémy voulait simplement raconter un bon moment passé avec son guide préféré, membre de la Compagnie des Guides de Chamonix. « François-Régis est un super copain. Il m’accompagne souvent sur des sessions photo. J’aime être bien encadré pour pouvoir me focaliser sur la photo, donc il me faut un guide en charge de ma sécurité, en qui j’ai confiance. Ca va souvent très vite, j’ai besoin que quelqu’un veille sur moi. François fait ce travail ».

Pour une fois, Jérémy a souhaité montrer son guide à l’image alors qu’il a l’habitude d’oeuvrer en coulisses. Lui donner la part belle ? Normal, car « il m’a appris à évoluer en montagne, dans la pente, à appréhender le vide, je me sens en sécurité avec lui et ça me permet de progresser. Il me donne la possibilité de faire des photos que je ne pourrais pas imaginer et réaliser sans lui ».

«Le photographe s’efface derrière l’aléatoire,
le laissant maitre du jeu.»

Entre le photographe et l’appareil-photo, c’est une relation particulière qui s’établi, l’outil modifiant le produit fini. Le Polaroïd permet ainsi de rendre l’action d’appuyer sur le déclencheur plus naturelle, plus instinctive, plus rapide. Jérémy laisse une chance à la montagne de se dérober, de ne pas se dévoiler. Il laisse une chance à la photo d’être ratée. D’être réussie par hasard. Ou presque. Le photographe s’efface derrière l’aléatoire, le laissant maitre du jeu.

Bien sûr, l’expérience du preneur d’image est essentielle, mais elle s’active en tâche de fond, elle laisse les éléments du décor s’assembler naturellement : la bonne lumière, l’action fugace, l’élément naturel, l’animal sauvage. Et il attend…

Texte Guillaume desmurs
Photo Jeremy Bernard