03.01.2022

Traces Sibériennes

Jean Annequin, le « guide aux mille voyages », est un vrai baroudeur. Assoiffé d’expéditions, il enchaine déambulations et explorations dont il fait les leitmotivs de son métier. Chacune de ses ascensions est imaginée comme un voyage. Chaque voyage est vécu et partagé comme une ascension. Avec le ski de montagne comme passeport, Jean Annequin devient le chantre d’une pratique décalée des flux touristiques du sport-aventure : « Ouvrir les cartes, ouvrir les yeux et partir là où peu de gens sont allés est le fil conducteur de mes voyages ».

© Simon Destombes

Introduction de son ami François Damilano
Récit de Jean Annequin
Photos de Jean Annequin et Simon Destombes

Perdu au fond de la forêt sibérienne, on trace. Les skis poussent la neige comme un chasse neige cherchant sa route. Sans fond, légère, on espère à chaque pas faire sortir la spatule. Les forêts sont clairsemées et permettent des grandes envolées de courbes pas trop appuyées pour juste sentir la neige qui vole derrière soi. Mais parfois les appuis doivent être plus marqués. Engager entre les arbres il faut savoir pivoter au bon moment surtout quand la poudre nous remonte dans le ventre, inonde le buff puis le masque et laisse un gout d’immensité blanche ou seule la mémoire de l’instant vu avant le nuage de poudre permet d’éviter les sorbiers ou autres arbres.

Ici,
dans ces forêts sibériennes
au nord de l’Altaï,
tout est douceur.

Les seuls voisins sont dans la vallée d’à côté. Parfois, Serguei vient nous rendre visite pour nous raconter sa vie. Ici nous sommes juste des pousseurs de peaux de phoque, des gouteurs de neige. Tracé est exaltant pour celui qui le fait rarement. Celui qui aime bourriner au soir tombant au-dessus chez lui en sortant d’un taf au tant important, arrive avec soif de cette sensation d’avancer vers nulle part.

Quand j’ai proposé un relai toute les 3 minutes j’ai vu son regard se troubler. Comment 3 minutes, mais c’est ridicule ! Et puis le temps fait son chemin. La trace impose son rythme. La pointe de sueur et la crainte quelle gèle contraint. Et finalement les 3 minutes deviennent seulement le bon timing pour se relayer.

© Simon Destombes

J’aime cet enchainement où chacun prend sa part de travail. Il n’y a pas de place à la discussion. Seulement le cri « changement » rompt la monotonie du pas. Celui qui attend son tour, calé derrière les talons du traceur, jubile au moment du changement. Il a envie, il a besoin. Et c’est vrai que la sensation de pousser et appuyer pour former un sillon parfait est jouissif. Sentir que la courbe est parfaite pour arrondir le relief tout en le gravissant donne un plaisir méconnu mais qui se révèle quand on se retourne. L’équipe est au taf, et les relais se font facilement. Chacun à son rythme. J’ai vu des personnes gagner des centaines de mètres en 3 minutes, leur bonnet faisant office de couvercle de cocote minute. D’autres ou la lenteur et la grâce était de mise se reposaient au bout de 10 mètres vaillamment gagnés. Qu’importe l’espace. L’essentiel est dans le relais. Et puis quel plaisir de faire un pas sur le côté pour laisser le suivant enchainer.

© Simon Destombes

© Jean Annequin

En haut, le temps d’enlever les peaux, partager un gobelet de thé, il est temps de s’exprimer avec chacun sa trace de descente.

Quand le jour diminue, quand le froid tombe, quand les cuisses crient qu’elles n’en peuvent plus, il est temps de rentrer à la cabane.

Début décembre la nuit tombe tôt. À 18h il fait nuit noire. Alors les soirées sont longues et c’est tant mieux. On a le temps de parler, de se raconter nos vies, nos envies. Parfois aussi nos difficultés. Cette vie dans les cabanes est un moment privilégié. On se laisse bercer par le ronronnement du poêle, par les litres de thé avalé et les histoire vécus de chacun. C’est simple mais tellement apaisant. Quand les yeux se font lourd il est temps de s’allonger. Un dortoir à l’étage sur chauffer nous accueil pour presque 10h de nuit. Demain sera un beau sommet de la Kakassie. Un sommet d’où l’on découvre l’étendue de cette toute petite partie de la Sibérie.

© Jean Annequin

Pour tous ces moments partagés, la Sibérie m’apporte tellement au fil des années. Je crois que je vais continuer avec Mikhaïl, Simon et les amis qui veulent nous suivre à explorer et découvrir ces endroits.