14.04.2021

Triptyque en face Sud du mont Blanc

Quand un anticyclone s’installe durablement au cœur de l’hiver au dessus du Mont Blanc, les regards des alpinistes convergent vers ces itinéraires mythiques qu’offre le massif. Pas étonnant donc de retrouver les trois alpinistes Damien Tomasi, Symon Welfringer & Aurelien Vaissière sur son versant italien, le plus sauvage.

Trois voies, trois récits par nos trois grimpeurs...

De gauche à droite :
Cascade Notre Dame / Hypercouloir du Brouillard / Freneysie Pascale
Photo : François Damilano

Cascade notre dame

Par Damien Tomasi

Les 14 et 15 octobre 1984, il y a bientôt 37 ans, la cordée Marsigny/Gabarrou ouvrait une goulotte d’un genre un peu nouveau, en face sud du Mont Blanc, sur le versant Brouillard : « Cascade Notre Dame ».
La nouveauté venait de la raideur des longueurs mais aussi du support… La cascade de glace vivait ses balbutiements dans les vallées alpines. La marche à franchir était donc bien haute et la démarche novatrice pour grimper des longueurs de (vrai !) grade 6 à 4000 m d’altitude !

À l’époque, François et Patrick n’étaient pas à leur coup d’essai. La vingtaine encore fringante, les deux jeunes s’étaient encordés pour la première fois, quelques années plus tôt, à l’occasion de l’ouverture d’une voie glaciaire audacieuse en Oisans: La « Gabarrou-Marsigny » à La Barre des Ecrins fût la première d’une longue série

Pendant presque une décennie, François Marsigny et Patrick Gabarrou ont parcouru les plus belles parois des Alpes et ouvert des voies qui sont encore aujourd’hui des « King lines ». Leur chef d’oeuvre, « Divine Providence » est considéré, excusez du peu, comme l’une des plus belles voies des Alpes.

Voilà pour les ouvreurs.
Déjà ça pose… Mais attendez la suite !

Lorsque l’on ouvre le Tome II de « Neige, Glace et Mixte », la bible alpine de François Damilano, à la page 236, on entre dans un monde parallèle. Page après page, les images et les textes transportent l’alpiniste dans une autre dimension : celle de la cascade de glace engagée en altitude. Un terrain de jeu qui n’a pas d’équivalent dans les Alpes.

François Marsigny à l'ouverture en 1984

Je me plais à penser
que depuis le passage
de cordée Berhault-Magnin
en 2003, nous sommes
les premiers à regrimper
des longueurs mythiques.

Frédéric Genter (Titi) & Damien Tomasi

Le support tout d’abord : les lignes qui se forment entre les piliers du Brouillard et du Frêney sont de véritables cascades de glace avec des chandelles, des stalactites, des surplombs, des dièdres. Les longueurs sont élégantes et la gestuelle bien plus riche qu’en goulotte classique.

L’engagement est aussi plus important qu’ailleurs : le Mont Blanc en hiver c’est loin, isolé de tout. Seul le petit bivouac Eccles, perché entre les deux versants sud, offre un abri.

« Freneysie Pascale », « Fantomsatic », « Patagonic », Hypercouloir du Brouillard », « Hypergoulotte », « Cascade Notre Dame » et « Brouillard Givrant »… Il manque juste à cette liste un peu mythique, l’élégante et audacieuse « Chronique de la Peine Ordinaire », la dernière ligne logique qui n’avait pas été grimpée. Une voie magnifique ouverte par Pierre Labbre, Jerome Para et Aymeric Clouet pour mettre un terme à leur « Super-Intégrale de Peuterey »…

10 pages pour décrire 8 voies qui sont parmi les plus belles voies glaciaires des Alpes… Et comme dans la Bible, la Vraie, il faut savoir lire entre les lignes pour comprendre toute la portée du message.
Dans ces 10 pages, un nom apparaît à plusieurs reprises, en petit et en italique : Benoit Grison.

« Freneysie Pascale (…) Première solitaire hivernale par Benoit Grison, 16 mars 1986 »
« Hypergoulotte (…) Benoit Grison et Lionel Mailly, 20 avril 1984 »
« Cascade Notre Dame (…) Première hivernale par Benoit Grison (en solo) »

« Freneysie Pascale » et « Cascade notre Dame en solo » ! On est proches de la science-fiction ! Aujourd’hui, de telles ascensions seraient considérées comme incroyablement audacieuses... Mais en 1984, avec des piolets à manche droit et des lames qui cassent, on est carrément sur une autre planète !

J’avais, à plusieurs reprises, entendu ou lu le nom de Benoit Grison mais sans vraiment mesurer l’étendue de son talent. Disparu très tôt, en ouvrant une voie sur le versant nord de l’Annapurna, Benoit Grison, membre du GMHM, aura laissé sa marque en face sud du Mont Blanc, en face nord des Grandes Jorasses (première hivernale de « Rolling Stones ») et sur le Mont Hunter en Alaska… Rien que ça !

Avec Titi Gentet, nous partageons la même fascination pour ces cascades hauts perchées et un peu secrètes. Malgré le fait que nous travaillons ensemble à l’ENSA, nous ne nous sommes pas ré-encordés en montagne depuis 2008, en Alaska. Titi était alors coach du Groupe Excellence Alpinisme National de la FFCAM et moi l’un des jeunes.

À « Cascade Notre Dame », c’est avec un plaisir non dissimulé que nous regrimpons ensemble. Les qualités des longueurs et la beauté des lieux nous enchantent. Dans la voie, nous ne trouvons rien, pas même un piton pour témoigner du passage d’une autre cordée.
Je me plais à penser que depuis le passage de la cordée Berhault-Magnin en 2003, nous sommes les premiers à regrimper ces longueurs mythiques.

hyper couloir du brouillard

Par Aurélien Vaissière

Course 91 des 100 plus belles de Batoux : des longueurs de grade 6 sur une glace très travaillée en face sud à 4000m d’altitude. Il y a une dizaine d’année, en lisant pour la première fois ce topo, je me souviens être partagé entre envie et appréhension.
Ce créneau anticyclonique en plein milieu du mois de février, on l’a vu arriver de loin. A fortiori quand on a un météorologue (ndlr : Symon Welfringer) dans l’équipe ! Alors on échange sur plusieurs projets, on a 4 jours devant nous et l’envie de vivre une belle aventure en haute montagne.

Les Écrins, les Jorasses, les Drus ? Et puis un petit calcul mental et je reprends les éléments un à un. Il a neigé une belle quantité de neige en altitude et depuis plusieurs il fait très chaud. Pour autant on reste en février et les nuits sont encore longues et froides. Il y a quelque chose à essayer là-haut, dans ce versant sauvage et reculé en face sud Mont blanc.

On commence à s’organiser et les coups de fils s’enchainent. On ne sera pas seuls, une autre cordée composée de 3 collègues guides part avec nous mais sur une autre stratégie. On sait également que Damien et Titi viennent voir ce qu’il se passe là-haut avec un jour de décalage. Tous les deux professeurs à l’ENSA et coachs des Groupes Excellence, c’est toujours un plaisir de les croiser en amateur dans le massif. Il y a une certaine forme de reconnaissance plaisante à se retrouver sur les mêmes projets, eux qui nous ont beaucoup appris ces dernières années.
On part donc devant avec Symon Welgringer et Charles Dubouloz, et Je crois qu'à ce moment là nous sommes vraiment ravis.. On va pouvoir faire la trace, décider de notre itinéraire, prendre les bonnes décisions. Les réseaux sociaux aidant, il devient chose rare à Chamonix de ne pas simplement suivre la trace existante…

On va pouvoir faire la trace,
décider de notre itinéraire,
prendre les bonnes décisions.
Les réseaux aidant ça devient
chose rare à Chamonix
de ne pas simplement
suivre la trace existante...

Une première journée d’approche magnifique sous un ciel bleu dans l’environnement incroyable qu’est cette face sud du Mont Blanc. 2400m de raquettes plus tard, nous arrivons au bivouac Eccles. Les lignes ont l’air en conditions et on devine les fins traits de glace du versant Brouillard. Plus de doutes, nous sommes au bon endroit avec la bonne équipe ! Rigolade et repos avant de partir pour notre première journée d’escalade. Vu la longueur de la marche d’approche, on décide de rester deux nuits pour pouvoir grimper deux voies dans ce secteur incroyable.

Le lendemain nous irons dans l’Hypercouloir du Brouillard, esthétisme rare pour une ligne de haute montagne, véritable cascade de glace à 4000m d’altitude. Raide, la glace est sculptée et c’est un plaisir dans chaque longueur. On se partage l’ascension des longueurs techniques et au sommet des difficultés nous rentrons au bivouac. Les rappels nous demanderont concentration et expérience pour descendre en sécurité sur une glace en petite quantité et de qualité moyenne. Sans embuches, on rentre se reposer au bivouac Eccles, avant de partir dans Freneysie Pascale et sortir au Mont Blanc le lendemain.

FRENEYSIE PASCALE

Par Symon Welfringer

Freneysie, état d'exaltation qui met hors de soi.
Il y a des noms de voie qui intriguent plus que d'autres. Étant donné la quantité d'ouvertures à leur actif, François Marsigny et Patrick Gabarrou ont dû sacrément se casser la tête à chaque retour en vallée pour trouver un nom de voie adapté à chaque nouvelle pépite. Que dire de Benoit Grison qui gravit cette même ligne en solo.

Avec Aurélien Vaissiere et Charles Dubouloz, nous sommes bien décidés à monter vers cette face sauvage qu'est le versant sud du Mont blanc, malgré une belle énergie dépensée le premier jour pour faire la trace jusqu'au bivouac Eccles ( bien heureusement, cette trace fût utilisée par de nombreux autres camarades ensuite).

Nous découvrons les lieux en parcourant le classique Hypercouloir du Brouillard, de pures conditions dans un cadre magique, nous redescendons ensuite dans la voie pour se lancer dans une nouvelle aventure le lendemain. Afin d’optimiser au mieux notre venue, nous souhaitons maintenant parcourir une des lignes du versant Freney et c'est assez naturellement que nos yeux se posent sur Freneysie Pascale.

Nous ne sommes pas vraiment au fait des conditions, mais le topo décrit "des goulottes cachées qu'on ne voit qu'au dernier moment". En regardant la voie du bas nous sommes donc peu inquiets par rapport à l'absence de glace dans les zones du haut de la voie.
Cette ascension se déroule de la plus belle manière, le manque de glace rendant certaines longueurs très intéressantes et intenses à grimper. Nous voilà au pied de la dernière longueur dure : nous sommes persuadés d'en avoir fini avec les difficultés, mais c'est en fait là que tout commence. Le haut de la longueur débouche sur un fin tube de glace ingrimpable, le tracé original n'est pas en conditions et le franchissement de ces quelques mètres semblent impossible sans se mettre réellement en danger.

Il nous aura fallu
presque 4 heures
pour franchir
la dernière longueur.

À cet instant, nous sommes presque convaincus que nous allons passer la nuit à ce relais et éventuellement se faire secourir le lendemain. Mais c'est sans compter sur la détermination de Charly qui s'élance à la lueur des étoiles dans une tentative mi-libre/ mi-artif pour déboucher au sommet des difficultés...

Il nous aura fallu presque 4 heures pour franchir cette longueur. La fatigue pèse, mais l'exaltation à l'approche du sommet nous maintient en éveil. Les pentes de glace noire entre le Mont Blanc de Courmayeur et son homonyme français nous tiennent en haleine et retiennent notre attention encore quelques minutes.
Souvenir de deux années jours pour jours plus tôt, lorsque je suis passé sur ces mêmes pentes toutes aussi scabreuses avec Xavier Caihol, lors de notre ascension de Divine Providence.

Quand le bivouac Eccles (3852m) affiche complet